Sortir du nucléaire, c’est maintenant ou jamais !

 

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De Jean-Marc Sékérian (Journal : GOLIAS HEBDO)

Sortir du nucléaire, c’est maintenant ou jamais !
Cela peut paraître dérisoire voire puéril de réaffirmer aujourd’hui l’urgence de la sortie du nucléaire en France. En automne dernier le couperet de l’arbitraire était déjà tombé. Le mardi 14 octobre 2014, l’Assemblée nationale avait adopté, en première lecture, le projet de loi relatif à la « transition énergétique pour la croissance verte ». Le statu quo nucléaire se retrouvait ainsi confirmé, promu et « bunkérisé » par la loi, comme indispensable dans le mix énergétique national. Cette urgence est pourtant la principale leçon de Fukushima : la sortie du nucléaire c’est aujourd’hui ou jamais …

Même si la classe politique a tranché en labélisant le blocus nucléaire par son intégration dans la « transition énergétique pour la croissance verte », il n’est pas inutile de revenir sur les leçons irrévocables de la catastrophe japonaise. Trois vieux réacteurs déclarés « bon pour le service » au-delà de 40 ans entraient en fusion à la suite d’un séisme et d’un tsunami, le 11 mars 2011. Les implications anthropologiques de ce drame ont été immédiatement comprises en Allemagne. Comment comprendre qu’elles ne le furent pas en France ?

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Au Japon impérial du Toyotisme moribond, c’est l’union sacrée ultranationaliste autour de la cause de l’atome. Industriels et banquiers, avec leur meute de politiciens, demeurent farouchement favorables à la relance du nucléaire; détenant tous les pouvoirs, ils s’en donnent les moyens. Mais force est de constater qu’à ce jour ils restent incapable d’imposer le redémarrage des centrales à l’arrêt. Face à cette sidération de la classe dirigeante japonaise, il nous faut plus précisément comprendre le cas aggravé, l’hermétisme de l’élite politico­ polytechnique française. Car on doit le rappeler, en 2011, il y eut : 3 événements de niveau 7. Un triple accident nucléaire et deux événements « anti-nucléaire » de niveau 7 aussi. L’Allemagne et le Japon, quatrième et troisième puissance économique, «sortaient» de l’énergie nucléaire. Le Japon arrêtait la dite « énergie nucléaire » suite à une catastrophe qui le confinait à jamais dans une perpétuité radioactive. L’Allemagne prenait la décision de sortir au plus vite avant l’irrévocable éternité nucléaire d’une catastrophe. Tous les enseignements de Fukushima sont liés entre eux, mais dans notre situation, il faut à nouveau les expliciter.

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On sait depuis longtemps la sortie possible, mais Fukushima fait le tri dans les scénarios. La sortie urgente dite « immédiate », s’impose. Elle est la conséquence des trois oxymores connus de l’industrie nucléaire et inutilement réaffirmés par Fukushima : « La sûreté nucléaire », « la gestion d’une catastrophe » et « la gestion des déchets radioactifs. » Ces trois impossibilités intrinsèques signalaient à l’origine l’imposture des « Atoms for peace ». Ils s’étalent aujourd’hui de manière spectaculaire au Japon et définissent, dans ce contexte, l’apocalypse de l’Âge atomique, le dévoilement nucléaire. En écho on a l’aveuglement mortifère des autorités hexagonales. L’arbitraire, l’incurie et la corruption des nucléocrates japonais en collusion avec l’élite politico-médiatique, facilement mis en évidence par l’enquête parlementaire, n’est pas réellement une révélation, mais l’on doit d’emblée comprendre qu’elle n’est pas non plus une spécialité de la société japonaise, l’enquête sur l’Atomic Park les retrouve en France avec la même acuité

Aujourd’hui ou Jamais

A Fukushima c’est fini, on ne sortira plus jamais du nucléaire. La proximité déjà connue de l’aujourd’hui et du jamais appartient désormais au passé, la catastrophe les a fait fusionner à jamais. Comme à Tchernobyl, sur des dizaines de milliers d’hectares s’est inscrit aujourd’hui à jamais une trace radioactive indélébile, l’éternité de l’âge atomique se confond avec l’espace vital. La peine collective et interspécifique dans les deux règnes est désormais incompressible, transmise dans une aliénation et une affliction générale, de génération en génération…

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Les trois oxymores de l’imposture nucléaire

Laissons de coté l’oxymore le plus ubuesque de la dite « gestion d’une catastrophe nucléaire ». Si l’on peut, sur le papier, la budgétiser et réclamer des milliards d’euros, le simple fait de le faire révèle l’irresponsabilité éthique des nucléocrates, c’est un acte bureaucratique de déni de réalité… Pour le second oxymore dit de « gestion des déchets radioactif s », la France avec son Centre industriel de stockage géologique (Cigéo) a une longueur d’avance sur le Japon. Ce Grand Projet Inutile Imposé (GPil)3 à Bure, n’a pas pu passer démocratiquement le débat public… Ses multiples inconséquences, savamment dissimulées, dans le dossier technique ont été facilement révélées. L’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs tente de l’imposer par l’arbitraire et la politique du fait accompli. Rappelons que dans son principe, Cigéo n’est pas une « gestion » mais justement la révélation de l’impossible gestion des déchets hautement radioactifs à vie longue. La conscience éthique et responsable de ce problème impose la sortie du nucléaire pour le tarir à la source… La (mauvaise) conscience irresponsable de cette impossible gestion consiste comme dans une affaire crapuleuse à faire disparaître l’arme et les traces pour que le crime se perpétue. Même avec son immense décorum scientifique et technique, dans sa globalité anthropologique, Cigéo est l’aveu d’un crime.

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Concentrons sur le troisième oxymore dit de la

« sûreté nucléaire »

Fukushima est un véritable évènement copernicien, il a réduit à néant le cadre paradigmatique où pouvait se définir de manière rationnelle, statistique voire scientifique, une « sûreté nucléaire ». Il ne s’agit pas d’une réelle révélation, mais du dévoilement spectaculaire d’une imposture déjà connue. La notion de « sûreté nucléaire » désormais sabrée devient « oxymore », elle quitte le domaine du rationnel pour rejoindre celui de la construction idéologique… Aveugle au changement de paradigme, l’Autorité de sûreté nucléaire veut des milliards pour « bunkériser » le nucléaire… Pris sur le vif dans le feu nucléaire et projeté au devant de la scène, les responsables des agences dites de « sûreté nucléaire », l’Autorité de sûreté nucléaire et l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, sont cependant passés aux aveux. Pour ne pas rester bouche bée, ils ont dû lâcher les vérités éthiques et techniques qui, en vertu du principe responsabilité, auraient dû condamner l’aventure nucléaire et qui doivent l’arrêter au plus vite aujourd’hui…

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« Personne ne peut dire qu’il n’y aura pas un accident nucléaire en France », l’insécurité nucléaire est donc absolue. « Il faut imaginer l’inimaginable », mais depuis un demi-siècle les opposants au nucléaire ont toujours parfaitement « imaginé » ce que les nucléocrates ont obstinément considéré comme « inimaginable » : la catastrophe nucléaire est irrévocablement inscrite dans l’aventure atomique. « Il y a eu un avant Fukushima, il y aura un après », l’Allemagne, l’a compris. Le Japon l’a subi et se retrouve dans une Bérézina nucléaire perpétuelle tout en sortant de l’énergie nucléaire.

L’élite politico-polytechnique hexagonale se refuse encore à imaginer ce qui est devenu réalité irrévocable. Dans le microcosme polytechnique français, le monde de l’énergie continue à graviter autour de l’atome…

Paix royale à la guerre

Comment comprendre l’hermétisme et l’embourbement dans la Bérézina nucléaire de l’élite politico-polytechnique hexagonale. C’est révéler un secret de Polichinelle que de dire qu’il y a un État dans l’État, un noyau militaro-nucléaire en éminence grise de l’État médiatico-parlementaire. Encore faut-il en rappeler l’origine lointaine. Des raisons historiques et sociologiques expliquent en effet l’attachement à l’Atome. L’éminence grise, la noblesse d’État, est consubstantielle à l’imposture nucléaire. Dans les années d’après-guerre, l’Allemagne, nation vaincue, n’avait pas d’autre choix que de se reconstruire comme une puissance industrielle. Le décor est tout autre de notre bon côté de la Ligne Maginot. La France, nation glorieuse, a pu s’offrir le luxe rare de deux obsessions mortifères : reconstruire l’empire colonial et devenir une puissance nucléaire internationale. « Paix royale à la guerre ! », telle pourrait être la maxime des trois décennies d’après­ guerre. L’Indochine, la Bombe et l’Algérie furent les priorités vitales nationales pour la classe dirigeante. Et la liste n’est pas exhaustive, citons la crise de Suez en 1956, la répression féroce du 29 mars 1947 de la révolte anticoloniale malgache. La France savante imaginait, en effet, la Grande île comme sa réserve vitale d’uranium. « Les massacres en pays Bamiléké » clôturèrent le cycle infernal des opérations militaires de reconquête coloniale au Cameroun. Le Général est à nouveau au pouvoir, la première bombe française explose en Algérie « Hourra la France »… Durant toutes les Trente Glorieuses, s’il y eut des protestations en Métropole contre les méthodes peu avouables des reconquêtes coloniales, l’atome, lui, bénéficia d’une durable paix sociale. Face au rayonnement nucléaire, la lutte des classes fut mise en sourdine. La bombe créait des emplois et les ennemis de classe partageaient la même foi progressiste en l’atome. Dans une France en ruine, de bidonvilles et de famine, durant toute la IVe République, l’élite put rêver d’Empire et les savants de bombe atomique. Le Commissariat à l’énergie atomique fut créé en urgence l’année même de la fin de la guerre, avec pour objectif prioritaire la bombe. En ces « temps difficiles » de misère d’après guerre où la faim et le froid affligent des millions de Français, les sœurs Zoé, premières piles atomiques, et leur frères G, réacteurs graphites, ne connurent aucune privation. Malgré toutes les péripéties politiques souvent spectaculaires sur la scène parlementaire, parfois violente dans le registre de la lutte des classes, la guerre sous toutes ses formes a pu bénéficier d’une durable et confortable paix royale. C’est ce passif tyrannique de pouvoir absolu sans entrave, même dans le crime, évoluant dans une paix royale qui explique l’exception culturelle de la perpétuité nucléaire en France 5

  1. Pierre Lucot, Jean-Luc Pasquinet Nucléaire arrêt immédiat – Pourquoi, comment ? Le scénario qui refuse la catastrophe, éd. Golias 2009.
  2. Jean-Philippe Desbordes, Atomic Park – À la recherche des victimes du nucléaire, éd. Actes Sud 2006.
  3. Camille Le Petit Livre noir des grands projets inutiles éd. Le Passager Clandestin 2014.
  4. François Xavier Verschave, La Françafrique, leplus long scandale de la République, éd. Stock 1998.

      5.   Jean-Marc Sérékian, Radieuse Bérézina, éd. Golias.

Centrale Bombe

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